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“Carnisme”, c’est quoi encore ce concept ?

Temps de lecture : 7 min
Morceaux de bacon
© Polina Tankilevitch / Pexels

Peut-être avez-vous déjà entendu parler de “carnisme” sans vraiment savoir ce que cela signifie. Serrez votre ceinture, car cela va créer des remous.

Le carnisme, ça veut dire quoi ? 🥩

Carnisme : définition

📚 Précision importante : le carnisme est une théorie développée en psychologie sociale qui a été soutenue, reconnue et développée au fil du temps.

Le carnisme est une idéologie permettant de soutenir et justifier la consommation de viande de certains animaux alors qu’il n’y a pas de nécessité physiologique (pour les humains, mais nous allons-y revenir). Il s’agit d’un système de croyances, et donc de pratiques conformes à ces croyances, qui est dominant dans une société où consommer des produits carnés est la norme. En plus de ça, certains considèrent qu’il s’agit d’une idéologie invisible, car elle ne n’est pas perçue comme telle.

Ce sont principalement les militants et militantes de la cause animale qui utilisent ce terme et, vous vous en doutez, celui-ci peut avoir une connotation péjorative. Toutefois, il faut ajouter que le sens de ce mot ne fait pas consensus parmi eux.

Introduction au carnisme de Melanie Joy : le livre de référence et l’origine du concept

C’est Melanie Joy, psychologue et sociologue, qui invente ce néologisme : le carnisme. Elle l’introduit, non pas avec le livre mentionné dans le titre, mais dans un article paru en 2001, De Carnivore à carniste : libérer le langage de la viande, dans la revue Satya qui n’a pas eu beaucoup d’échos lors de sa publication. Mais c’est véritablement en 2009, lorsqu’elle publie Introduction au carnisme, Pourquoi aimer les chiens, manger les cochons et se vêtir de vaches que le terme et son sens gagnent en popularité.

Néologisme ? Plus ou moins, car autrefois, le terme de carnisme désignait tout simplement le fait de manger de la viande, parfois de manière excessive. Melanie Joy lui a donné une nouvelle définition plus détaillée et pointilleuse.

Cette idée était déjà questionnée par Plutarque, philosophe, au Ier siècle avant J.-C. dans son Œuvres morales sur l’usage des viandes. Il se demandait pourquoi autant d’individus consomment de la viande. Et dans la préface de son livre Libération animale sorti en 1975, un autre philosophe, Peter Singer, explique que ces habitudes alimentaires ont une importance telle qu’elles représentent le dernier obstacle de la libération des animaux.

Une branche du spécisme, un concept philosophique

En plus de ça, le carnisme, qui est un concept psychologique descriptif, renforce un autre système de pensée que l’on appelle le spécisme. Il s’agit d’un concept philosophique qualifiant le fait de considérer que les animaux, selon leur espèce, ont plus ou moins d’importance que d’autres, les humains étant tout en haut de la hiérarchie. Et le carnisme valide que l’on tue et consomme les animaux en bas de l’échelle comme les cochons, vaches, poules, poissons, etc.

Ce système de croyances nous conditionne à percevoir différemment un chien d’un cochon et à nous comporter différemment envers l’un ou l’autre. Par exemple, certains animaux sont considérés comme des compagnons, tandis que d’autres comme des aliments.

Blague sur le spécisme
Meme (“blague” internet) sur le spécisme

Comme l’explique l’archéozoologue Lamys Hachem de l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives (INRAP) dans le podcast Rappelle-toi demain, ce ne sont pas les caractéristiques propres à chaque animal qui détermineraient qu’on le mange ou non, car les animaux sont comestibles pour une grande partie d’entre eux, mais bien les pratiques religieuses, sociétales ainsi que les tabous. Elle donne notamment l’exemple des Gaulois qui mangeaient du chien et du cheval. Et en Europe, on mangeait du chien jusqu’au début du XXe siècle.

Pour Joy, même si le choix des espèces considérées comme comestibles varie d’une culture à l’autre et dans le temps, l’idée reste la même, car elle est basée sur le conditionnement et non la logique.

Mais… les humains ne sont-ils pas omnivores ? 🍲

L’être humain est bien omnivore, c’est-à-dire que son appareil digestif lui permet d’absorber des aliments d’origine végétale et animale, mais c’est là que la nuance devient importante. Il peut manger ces aliments, mais il n’est pas nécessaire pour lui de tous les manger. Le plus important sont les nutriments qu’il y trouve et non les aliments en eux-mêmes (précisons tout de même que les végétariens et végétaliens doivent impérativement se supplémenter en vitamine B12).

La consommation de viande n’est donc pas nécessaire, ce que confirment, entre autres, l’Académie de Nutrition et de Diététique des États-Unis (en anglais), le Service National de Santé Britannique (en anglais) ou encore le Ministère de la Santé de Nouvelle-Zélande (en anglais). En France toutefois, le Programme National Nutrition Santé (PNNS) recommande de manger du poisson.

Une idéologie tellement omniprésente qu’elle est invisible 😶‍🌫️

Manger de la viande est un choix

Le fait de consommer de la viande, selon Joy, n’est pas expliqué par le fait que l’être humain est omnivore et peut manger aussi bien des végétaux que des animaux, mais parce que ses croyances l’encouragent à le faire. En effet, pour elle, le fait de manger de la viande ne peut pas être expliqué comme un choix rationnel, car cela n’est pas nécessaire. Et si manger n’est pas nécessaire à notre survie, alors il s’agit d’un choix qui repose sur un système de croyances.

La psychologue ajoute que la violence, à grande échelle, est inséparable de ce système de pensée (étant donné que des milliards d’animaux sont envoyés à l’abattoir chaque année), et particulièrement la violence physique. Pour s’en protéger, différents mécanismes de défense sociaux et psychologiques sont mis en place pour minimiser l’inconfort moral et émotionnel. Ces mécanismes seraient le fruit de la dissonance cognitive, c’est-à-dire le fait qu’un individu agit en contradiction avec ses propres émotions, pensées et valeurs. Mais ils déforment nos perceptions et font barrage à notre empathie à l’égard d’autres espèces, celles que nous mangeons.

Comme premier mécanisme, l’on trouve tout d’abord le déni qui repose sur l’invisibilité : les animaux, l’élevage et la mise à mort sont mis à distance des consommateurs (cf. un certain Paul McCartney et sa légendaire : “si les abattoirs avaient des murs en verre, tout le monde serait végétarien“).

Et parce que les critiques se sont multipliées, notamment au moyen d’Internet, le carnisme s’est d’avantage appuyé sur son second mécanisme de défense : la justification. Celle-ci mobilise le système de croyances. Le fait de consommer de la viande, et plus largement des produits d’origine animale, est justifié par des “mythes” : le fait que cela serait normal, naturel et nécessaire, tandis que les incohérences seraient ignorées.

Voici les principales justifications utilisées pour continuer à manger de la viande et éviter d’être en dissonance cognitive :

  • la viande est essentielle à notre organisme alors que différentes études scientifiques prouvent que cela ne serait pas nécessaire ;
  • l’humain est carnivore ;
  • les plantes souffrent (expliquant par là que le fait de manger entraîne nécessairement des souffrances) ;
  • les animaux disparaîtraient ou, à l’inverse, envahiraient nos espaces ;
  • la nécessité des protéines animales ;
  • les hommes préhistoriques, les Amérindiens et les Inuits consomment de la viande ;
  • l’être humain est au sommet de la chaîne alimentaire.

Cette idéologie serait ancrée dans nos inconscients, aussi on ne la remarquerait pas : le consommateur ne se rend pas compte qu’il mange de la viande par choix et non par nécessité. Voici pourquoi elle est d’autant plus invisible.

Nommer celles et ceux qui mangent de la viande

L’invisibilité du carnisme se comprend également par le fait qu’il y a des termes pour désigner les personnes qui ont renoncé à manger des animaux, très souvent pour des raisons philosophiques (tels que “végétariens”, “végétaliens” ou “végans”), mais aucun pour désigner ceux qui en consomment.

Or, selon Joy, nommer une chose permet de la rendre visible, d’en parler, mais aussi de la remettre en question. Aussi, en plus de parler de carnisme, il est important de nommer les pratiquants de cette idéologie, soit les “carnistes”.

Une idéologie soutenue par des institutions

En plus de ça, les institutions en place permettraient à cette idéologie de se maintenir grâce à différents dispositifs mis en place tels que la législation, les organisations, les financements, la communication, etc. Ils font partie intégrante de la société et permettraient de légitimer la consommation de viande et de minimiser l’inconfort moral que pourraient ressentir les consommateurs et consommatrices. Par exemple, certaines publicités pour de la viande montrent des animaux en plein air afin de mettre l’accent sur l’aspect “naturel” et légitime du carnisme.

Publicité du label rouge avec des vaches à l'air libre
Le label rouge promeut la viande de son label avec des animaux en plein air

D’ailleurs, pour Renan Larue, auteur et professeur à l’Université de Santa Barbara en Californie, le carnisme est une idéologie soutenue par un grand nombre de discours officiels qui la justifient moralement et l’encouragent même pour de multiples raisons : religieuses, philosophiques, économiques, médicales, écologiques, etc.

Article sur le site du ministère de l'Agriculture promouvant la viande d'agneau
Article promouvant la viande d’agneau sur le site du ministère de l’Agriculture avec un lien renvoyant vers le site de l’INTERBEV (Association Nationale Interprofessionnelle du Bétail et des Viandes)

L’idéologie carniste en pratique, ça donne quoi ? 📝

Voici quelques exemples relevés par Melanie Joy, mais aussi par d’autres militants :

  • les carnistes, ceux qui mangent de la viande donc, sous-estiment très souvent les capacités à souffrir des animaux et leurs capacités cognitives ;
  • seul un petit nombre d’espèces animales sont consommées, tandis que les autres sont considérées comme dégoûtantes ;
  • diabolisation de certains aliments considérés comme des substituts à la viande (par exemple, une mauvaise image du soja) ;
  • pression et/ou exclusion sur les personnes qui ne mangent pas de viande (railleries et insultes envers les végétariens et végétaliens) ;
  • subventions des industries liées aux produits carnés et/ou d’origine animale.

Une nouvelle forme de carnisme : le néocarnisme 🧑‍🌾

Joy dénonce également ce qu’elle appelle le néocarnisme.

Selon la psychologue, le néocarnisme est le fait de justifier de consommer de la viande, en réaction à la monté du végétalisme et à la critique portée par les végans, par le biais de nouveaux discours en incorporant certains arguments éthiques formulés à l’encontre de la consommation d’animaux. La psychologue ajoute que la solution avancée par les néo-carnistes est non “pas de cesser de manger les animaux, mais de changer la façon dont nous les mangeons“. Et ces nouveaux discours font appel aux trois mythes fondateurs déjà évoqués : manger des animaux serait normal, naturel et nécessaire.

Productions locales (locavorisme), labels bio, labels de promotion du bien-être animal, élevage traditionnel à petite échelle, etc. sont autant de dispositifs et arguments mis en avant pour justifier notamment un meilleur contrôle du bien-être animal et de leur bonne santé. En bref, ils sont mis en place pour défendre de nouveau la consommation d’animaux en s’adressant, cette fois, aux consommateurs qui ont commencé à interroger la légitimité de cette consommation.

Étiquettes bien-être animal
Étiquettes réalisées par une enseigne de grande surface et trois associations de protection animale pour informer sur le mode d’élevage des poulets

Or, Melanie Joy explique une nouvelle fois que la violence demeure pour les animaux. En effet, des enquêtes ont montré la violence qui est également présente au sein des petits abattoirs.

Cet article n’est pas sponsorisé, cependant nous avons intégré un lien d’affiliation vers la plateforme le proposant : la FNAC.

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