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Bidoche, quand un mot révèle nos représentations alimentaires

Temps de lecture : 3 min
Morceau de viande crue

Terme familier utilisé pour se référer à la viande ou pour désigner un gros ventre (le “bide”), le mot “bidoche” a des origines et des parentés bien surprenantes…

Petit cheval trapu et nettoyage intime 🧼

Le terme “bidoche” provient de “bidet” qui, à l’origine, désigne un petit cheval (souvenez-vous de la comptine “À dada, sur mon bidet“) et dans certains cas, une race de cheval de petite taille et trapu, se trouvant en Bretagne et dans le Morvan. Celui-ci est utilisé pour de nombreux travaux jusqu’au XIXe siècle, sans pour autant qu’il ait beaucoup de valeur aux yeux des humains.

L’ethnologue Bernadette Lizet, dans son ouvrage La Bête noire : à la recherche du cheval parfait, explique qu’il disparaît au début du XXe siècle, car l’industrialisation est passée par là : modernisation de l’agriculture, amélioration des routes et arrivée du chemin de fer. Et puis, le cheval de trait le remplace, étant plus adapté pour les transports modernes.

Et si “bidet” vous évoque cette cuvette destinée au lavage des pieds et des parties intimes – que l’on peut encore trouver dans certaines salles de bain – n’y voyez pas un hasard. Celui-ci est un dérivé du verbe “bider”, disparu maintenant de notre vocabulaire, qui signifie “trotter”. Or, un bidet, pour nettoyer au mieux son entrejambe, on l’enfourche comme certains enfourchent leur destrier.

Des chevaux bidets bretons en noir et blanc
Bidets Bretons, photographie issue de Zootechnie. Races chevalines par Paul Diffloth, 1923

Mais quel est donc le lien avec la viande ?

La bidoche : viande de mauvaise qualité et autres significations 🥩

Françoise Nore, docteure en linguistique, explique dans son livre Bizarre, vous avez dit bizarre ?, qu’au début du XIXe siècle, consommer de la viande de cheval est très mal perçue, car considéré comme un signe de pauvreté. Aussi, le terme “bidoche” est employé pour désigner la “viande de mauvaise qualité. La bidoche désignera ensuite des portions de viande et notamment des morceaux de bœuf, de la viande de mouton ou encore de vieille brebis (de la viande coriace).

Mais ce n’est pas sa seule signification.

Un autre pirouette lexicale permet de relier le mot “bidoche” à notre équidé. Selon la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France, Gallica, ce terme a aussi été utilisé pour nommer un petit cheval en bois, et notamment celui que l’on rencontrait dans les fêtes foraines, issu du provençal “bidosso” signifiant balançoire.

Enfin, il renvoie aussi au corps, et au corps bien en chair, d’où l’expression “avoir de la bidoche”, soit “avoir le ventre bien rempli”. On pourrait alors dire que la bidoche entoure ou se trouve dans le bide.

📖
Ils ont des guiboll’s comm’ leur stick,
Trop d’bidoche autour des boyaux,
Et l’arpion plus mou qu’ du mastic.
Les pavés leur sembl’nt des noyaux.

Extrait de Balochard, La chanson des gueux de Jean Richepin, 1881

La bidoche désigne alors le corps qui a, peut-être, incorporé beaucoup de viande et d’autres aliments, stockés au niveau du ventre, ou encore qualifie le corps lui-même comme de la viande.

Authenticité, masculinité : un mot évocateur utilisé à des fins différentes 📝

Aujourd’hui, le terme “bidoche” est toujours associé, de manière familière et indistincte, à la viande et à la viande de moindre qualité.

Mais au-delà de sa signification plutôt péjorative, il incarne pourtant certaines valeurs bien plus considérées : la simplicité, le plaisir et une forme d’authenticité. Dans la même lignée, il évoque un certain esprit “franchouillard” (mot utilisé pour qualifier et se moquer gentiment d’un trait de caractère qui serait typiquement français et populaire).

D’ailleurs, c’est probablement ces différentes évocations que souhaitent mobiliser certains restaurants dits “à viande” en s’appropriant le mot “bidoche” en tant que nom d’enseigne, comme c’est le cas d’une boucherie-restaurant dans le 11e arrondissement de Paris.

Un simple mot qui laisse présager qu’il y a de quoi s’en mettre plein la panse et ce, de manière décontractée tout en valorisant les bons produits du terroir. Sur son site, le restaurant en question précise d’ailleurs qu’il s’inscrit dans “la tradition bouchère“, respecte les “techniques et méthodes […] traditionnelles” et qu’il est en “relation directe avec [ses] éleveurs” afin d’être en accord avec “[ses] valeurs“.

Logo de la boucherie restaurant Bidoche
Logo de la boucherie restaurant Bidoche © Bidoche

Le journaliste Fabrice Nicolino s’appuie également sur l’imaginaire véhiculé par ce mot, mais dans une toute autre finalité. Pour l’une de ses enquêtes sortie en 2019, Bidoche, L’industrie de la viande menace le monde, il emprunte le terme “bidoche” et l’accole au sous-titre “l’industrie de la viande menace le monde”, créant ainsi un contraste qui promet de confronter l’imaginaire et les faits, le prétendu inoffensif et le danger potentiel, et de découvrir ce que dissimule réellement ce morceau de viande à l’apparence anodine.

Dans un tout autre genre, la bidoche stimule également un imaginaire viril, la “virilité du steak” comme l’écrit Jean-Marc Proust pour Slate. “Composante de l’identité masculine“, elle est associée à la force, la vigueur, la bonne bouffe (qui serait l’apanage des hommes comme l’explique le journaliste) ou encore… au barbecue, pratique et terrain très masculin.

Plusieurs études attestent ce lien entre viande et virilité, dont une étude de 2012 notamment, La viande est-elle masculine ? (en anglais), se basant sur six méthodes d’analyses différentes et qui relève un lien symbolique entre la viande et la masculinité dans les cultures occidentales.

La “bidoche” porte en elle certaines de nos représentations sur l’alimentation et elle n’échappe pas aux réflexions actuelles concernant la masculinité, les causes animales et environnementales. Et au regard de ces questionnements, qu’en sera-t-il de ses différents usages ?

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